Réflexion

« Ce sont nous, les jeunes, qui devons une dette éternelle à nos aïeux »

Tribune d’Hugo Prod’homme, secrétaire national du MDC et secrétaire du comité Métropole lilloise, parue sur LeMonde.fr le 12 septembre 2020.

La situation de l’hôpital français, en surchauffe durant le mois de mars, a provoqué des actions drastiques – confinement, chômage partiel, report ou allègement de recettes fiscales – qui ont, et auront, des conséquences importantes pour les finances publiques.

Mais la vision strictement comptable est celle-là même qui, ces dernières décennies, a affaibli l’hôpital public, lui a confisqué les moyens de répondre aisément à un afflux de patient en cas de crise, en ne lui fournissant qu’un strict minimum pour fonctionner (difficilement) hors crise sanitaire.

Le mouvement social des personnels hospitaliers de 2019 nous a alertés sur ce manque de moyens et sur ce qu’il faisait déjà subir aux malades avant même la crise du Covid-19. L’hôpital public doit être vu, comme tout service public, comme un rempart aux crises, qu’elles soient sanitaires, économiques ou sociales.

Or l’hôpital public ne doit pas son existence qu’aux seuls contribuables d’aujourd’hui ou de demain via la dette.

Comment aurait-on pu avoir autant de lits d’hôpitaux aujourd’hui si les générations passées, aujourd’hui à la retraite, n’avaient pas financé leur construction ? Comment aurait-on pu avoir des techniques médicales aussi avancées si les générations passées, aujourd’hui à la retraite ou décédées, n’avaient pas financé la recherche en médecine durant toutes ces décennies ? Comment aurait-on pu avoir aujourd’hui des personnels de santé aussi qualifiés si les générations passées n’avaient pas investi aussi fortement dans l’éducation, dans de nouvelles universités et facultés de médecine, dans l’enseignement et la recherche ?

L’existence de l’hôpital public est avant tout due au travail de générations de français qui, en finançant la recherche, l’éducation, la construction de bâtiments publics, ont créé un service public de santé, certes affaibli par les dogmes comptables et libéraux notamment européens, mais qui figure parmi les plus efficaces du monde !

Ce sont nous, les jeunes, qui devons une dette éternelle à nos aïeux. Ceux qui ont connu la deuxième guerre mondiale, nos grands-parents, qui ont connu les crimes atroces contre l’humanité et le rationnement, qui ont reconstruit leur pays en travaillant avec acharnement (bien plus que 35 heures par semaine) pour mettre en place des services publics qui bénéficient à tous.

Car ce sont bien eux, les plus de 75 ans, nés avant 1945 (et donc avant le baby-boom) qui ont subi de plein fouet ce virus. Ce sont eux qui ont permis à nos parents puis à nous d’occuper des professions de plus en plus qualifiées, grâce à un service public d’éducation dans lequel ils ont investi durant plus de cinquante ans, qui ont fait progresser la médecine grâce à la recherche publique, qui ont fait progresser la productivité de tous les travailleurs français pour pouvoir travailler moins longtemps mais en produisant toujours plus.

Oui nous avons une dette envers nos générations passées. Et cette dette, nous nous en acquittons aujourd’hui avec les efforts que nous devrons faire pour permettre à nos grands-parents de plus de 75 ans de ne pas mourir à cause de notre égoïsme à ne pas vouloir payer des hôpitaux publics capables d’accueillir et de soigner tous les patients plutôt que seulement ceux ayant une espérance de vie suffisamment importante, comme en Italie.

Ils ont survécu aux pires crimes contre l’humanité, serait-ce notre vision comptable des déficits publics, inhumaine, qui les sacrifiera sur l’autel maastrichtien des 3% de déficit public et des 60% de dette publique ?

Si cet humanisme républicain ne suffit pas, alors nous pouvons aussi convaincre économiquement les récalcitrants. L’analyse de la soutenabilité de la dette ne peut être que dynamique, et pas statique, et s’appuie sur trois taux : le taux de croissance du PIB réel, le taux d’inflation et le taux d’intérêt d’emprunt. Si les deux premiers combinés sont supérieurs au troisième, alors la dette est soutenable.

Le taux de croissance va certainement être touché par la crise, et il est primordial d’investir dans notre économie et de réindustrialiser le pays. Le taux d’inflation est largement sous-stimulé à cause de l’influence ordo-libérale allemande dans la construction de la monnaie unique.

Permettre une inflation qui aille jusque 4 ou 5% permettrait de relancer la consommation en forçant les épargnants du Covid-19 à dépenser les 100 milliards d’euros dormants, ce qui doit être conjugué à une politique d’augmentation des salaires, en partie générale et aussi plus particulièrement pour les professions qui ont été jugées si essentielles durant la crise. Ces taux conjugués feraient désenfler une dette publique qui aujourd’hui bénéficie de taux d’intérêts incroyablement bas.

Nous n’avons pas d’inquiétudes particulières à avoir, nous les générations de moins de 30 ans, de notre situation comptable. Nos vrais soucis sont la casse de notre patrimoine social, collectif, par les tenants du libéralisme économique. Destruction des services publics (hôpitaux en souffrance, universités et écoles surchargées…), casse de la sécurité sociale (réforme de l’assurance-chômage, réforme du système de retraite visant à favoriser les systèmes professionnels privés) sont les actions qu’il nous faudra payer durant les années à venir.

En cassant la solidarité nationale intergénérationnelle, ils veulent rompre le contrat social que nos aïeux ont conclu en créant une République sociale. C’est ce contrat social qui nous protégera à l’avenir et qui assurera une vie digne pour notre génération et pour les suivantes.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *